Le Rêve du Pêcheur

Le rêve du pêcheur
Bon matin mon « tcheum » (« ami » en québécois) lecteur !

« Dis moi, tu pêches où en France » ? me demanda Valère, lors d’un dîner, peu après notre arrivée au Lac Victor.
– Heu, et bien disons que quand je veux manger du poisson, je vais pêcher au rayon « poissons » de chez Picard : j’ouvre le congélateur et pêche un sac de poissons… Ou sinon je me rends dans une poissonnerie, répondis-je plein de candeur.
– Dediou, non mais je rêve ! Alors ça c’est typique des gens des villes… Bon, on va réparer cette lacune : demain matin après le départ des clients, on prend une chaloupe et on va pêcher !

« J’ai un rêve,
Le rêve que j’ai,
Tout le monde le fait,
Je rêve d’eau,
Mais d’océan,
Ah l’océan,
(…) 
Pêcher des poissons dedans » (Laurent Voulzy – Le Rêve du Pêcheur)

Bon, là, ce n’est pas l’océan, mais un lac… Et c’est ainsi que, les clients partis pêcher et notre petit déjeuner vite pris, nous nous attelons à préparer les équipements essentiels pour aller pêcher : des cannes, une boite avec le matériel-qui-va-bien (des hameçons, des leurres, du fil de pêche, coupe-ongles…), une boite à vers (beurk !), une glacière avec des canettes de bières bouteilles d’eau, une autre glacière (et des pains de glace pour y mettre les poissons), une épuisette, des rames, un moteur hors-bord avec une nourrice et une réserve d’essence, des gilet de sauvetage, des coussins pour assurer le confort de notre auguste séant, une ancre, un kit de sauvetage, une écope, un sac à dos avec une trousse de premiers soins, des casquettes, de la crème (mine de rien, sur l’eau en aout, le soleil tape fort), des cigarettes (ah non, pas de cigarette : Valère est en train d’arrêter du fumer), un livret sur les poissons des lacs du Québec (à défaut d’avoir servi, il aura au moins bien voyagé)…

Je ne sais pas encore comment nous avons réussi à tout faire rentrer dans la barque, mais le fait est que la barque continuait de flotter !

Après quelques essais infructueux à tirer sur la corde de démarrage (« Bon alors c’est simple : tu enclenches la sécurité et tu mets le bouton sur « On », puis tu presses la pompe de l’essence, tires le bouton du “chocke”, tournes la manette des gaz et tires fort 3-4 fois, en faisant attention de ne pas noyer le moteur »… #rien… « Bon on recommence »… #rien… « bon, laisse-moi faire, tu vas noyer le moteur »… #rien… « Dediou, ce moteur a été révisé pourtant »… #rien… « Alors, le fil rouge sur le bouton rouge, le fil vert sur le bouton vert »…), lassé le moteur finit par céder et dans un rugissement, nous autorise donc à quitter les berges du lac Victor (non, ce n’est pas une contrepèterie).

 

 

 

“Sur la plage abandonnée…” (air connu)

 

La manette des gaz tournée à fond, nous venons troubler cette quiétude et traçons notre sillon blanc dans l’eau noire du lac, direction une petite crique où nous laissons le bateau sur la plage de sable, déchargeons une partie du matériel et partons arpenter un petit sentier qui serpente dans la forêt…

– Dis moi Valère, je ne comprends pas bien : On part pécher dans la forêt ?
– Mais non, on va rejoindre un petit lac, de l’autre côté ! Il faut juste marcher 10 petites minutes…

25 minutes plus tard, sous un soleil de plomb, à peine caché sous l’ombre des – trop rares – branches des sapins, nous arrivons donc de l’autre côté !

“Allez hop, on y va…
... En route vers l’aventure… On ne résiste pas à l’appel du Banga Canada !

Bon et là, on va vers où ? “Il est où l’bonheur l’sentier, il est où ?”

 

Il faut dire qu’entre temps, nous nous étions arrêtés pour regarder si des chicoutaies n’avaient pas percées (visiblement non), avons gouté des bleuets, des framboises et une petite baie blanche, « le pepermint », avec une texture un peu farineuse en bouche et qui révèle un délicieux goût de menthe poivrée (d’où son nom…) !

 

Baies de “pepermint”… Verdict : Délicieux

 

Enfin bref, arrivés sur le bord de l’autre lac, nous chargeons tout notre matériel dans une nouvelle petite barque, légère, mais particulièrement instable et partons rejoindre des eaux plus profondes.

 

Là, nous coupons le moteur et assemblons les cannes : le moulinet et le fil, les leurres et les hameçons en veillant bien de ne rien renverser par dessus bord – ni nous même – ce qui est, compte tenus de l’exiguïté de la barque et de mon adresse, une sacrée gageure.

Isolés sur le lac, sous le soleil, la nature nous enveloppe de sa discrète mélodie, le vent se faufilant entres les branches des arbres, compose de douces harmonies en rythme avec le clapotis de l’eau contre la coque, auxquelles se mêlent les chants des oiseaux qui s’envolent de la forêt.

Valère vient sacrifier un ver au bout de l’hameçon de ma canne, puis me la tendant, me donne mes premières leçons de pêche
– Alors, tu tiens fermement la canne dans ta main et tu bloques le fil avec ton index. Puis tu désamorces le moulinet, tu armes ton bras en arrière – en prenant soin de ne rien accrocher derrière toi avec l’hameçon – et dans un geste rapide et sec, tu lances ta ligne bien face à toi, en lâchant le fil et en accompagnant d’un mouvement de poignet, comme si tu tapais avec un marteau ! Et surtout fais gaffe de ne pas te couper le doigt ! Puis tu laisses filer pendant une 20aine de secondes, avant de bloquer le moulinet. 
– Ah mais ça a l’air super simple !
– Oui, et bien à toi maintenant…
– Alors, je reprends… Fil : bloqué avec mon index ; moulinet : désarmé ; poignet et bras : en arrière ; et attention… Je lance en relâchant le fil et…
– Dediou, mais fais gaffe à ma casquette !
Ziiiiii… Plouf !
– J’accompagne d’un mouvement de poignet ! 1, 2, 3, 4 (…) 20 secondes ! Je bloque le moulinet et voilà : le ver apprend à nager ! Et en plus, je n’ai rien accroché au passage !
– Mouais, bien joué… Maintenant, tu n’as plus qu’à attraper un poisson… Et laisse bien ta canne tendue à l’horizontal, le long de l’eau ; je redémarre le moteur !

Perdu, dans le variations de vert et de bleu…

 

Valère laisse le bateau avancer à vitesse réduite et à intervalles réguliers, nous remontons doucement la canne vers la proue de la barque, puis la re-laissons filer tout aussi doucement vers la poupe.

– La ligne ne risque pas de s’emmêler à l’hélice si le moteur tourne ?
– Non, car en faisant ce geste, non seulement tu éloignes le fil et en plus, mais en plus cela attire l’oeil des poissons qui voient une proie bouger.
– Ah, et ça peut être long ?
– Heu, ça dépend…
– Ah… Et je remonte aussi le fil en même temps ?
– Non surtout pas ! Pour l’instant ne touche pas à ton moulinet. Tu ne rembobineras le fil que lorsque tu sentiras qu’il se tend.
– OK, je continue mes mouvements de canne alors. Et il y a beaucoup de poissons dans tous les lacs ?
– Oui, ils sont extraordinairement poissonneux ; mais vu qu’il n’a pas plu depuis longtemps et qu’il fait très beau, l’eau est chaude en surface, le poisson se cache plus au fond.
– Valère, j’ai a ligne qui se tend !
– Dediou, déjà ?? Tu as un poisson qui se rapproche… Vas-y, ferre ta ligne !
– Hein ?
– Tu tires, pour que le poisson morde l’appât ; pour l’instant il ne fait que jouer avec l’hameçon !!
– Ah mince, il n’y a plus rien…
– Ah Dediou, t’es pas doué…
– Bah c’est la première fois aussi ! Dis moi par contre, c’est normal que tu tiennes ma ligne ??
– …
– …
– Oui, bon ça va, je t’ai fait une blague, c’est pour voir comment tu réagissais ! Un peu d’humour Dediou !
– Bah tu vois là, je suis mort de rire… Mais par contre, j’intériorise beaucoup !

 

Qu’est-ce que c’est calme…

Heureusement, la blague n’a pas duré très longtemps, car ma ligne s’est remise à frétiller et se tendre (d’un coup d’oeil furtif, je vis que Valère tenait dans une main une cigarette canette de bière bouteille d’eau et de l’autre sa canne)!
Je ferre, je mouline, la canne se plie, je mouline de plus en plus… Pas de doutes : le poisson est bien accroché ! La canne donne des à-coups à droite, puis à gauche, vrille… De crainte de casser le fil, je temporise, puis reprends doucement ! Le poisson, accroché par la bouche au bout du fil, continue de se débattre ; il est ramené avec précaution dans le bateau. Alors que nous (enfin, Valère, pour être totalement sincère…) lui ôtons l’hameçon, il poursuit ses mouvements énergiques, tentant désespérément de repartir à l’eau !
Las, il abandonne le combat et nous le déposons dans la glacière… C’est officiel, j’ai pêché ma première ouananiche (saumon de lac) !! Un sourire trahissant une certaine fierté, se dessine sur mes lèvres…

La canne se plie et la ligne se tend : le poisson frétillant a mordu le “boute” et tire dessus

 

Fort de cette prise, je relance ma ligne (après que Valère ait mis un nouveau ver au bout de l’hameçon…), d’un geste assuré et à peine les 20 secondes comptées, je sens que la ligne se tend de nouveau !
– Valère, j’ai attrapé quelque chose !!
– Moi aussi, attend, c’est très gros… Refais les gestes que je t’ai enseignés !
A mesure que je ferre et mouline, la canne se plie de plus en plus !
« Dediou, je pense que c’est une truite moucheté d’au moins 2 kilos que j’ai là » ! Je jette un coup d’oeil à Valère qui se débat aussi avec sa ligne !
Je mouline.
Valère ferre.
Je ferre.
Valère mouline.
Quand, soudain un cri déchire le silence : « Dediou !!! Mais c’est pas possible !!! Quelle poisse : nos lignes se sont emmêlées ! ARRÊTE TOUT !!! »

Nous remontons nos lignes qui se retrouvent effectivement enlacées, à l’instar d’une pelote de laine qui aurait été confiée à un chat épileptique qui aurait écouté du David Guetta toute une journée…
La rencontre peu probable de 2 hameçons sous les flots : la vie est simple comme un coup de fil !

Un pansement (ça accroche terriblement les doigts ces hameçons !), et 30 minutes de jurons ininterrompus plus tard, les lignes sont enfin démêlées, puis relancées !

Le moteur fait avancer le canot à vitesse réduite et les lignes font trainer les vers dans les profondeurs du lac…
Valère, à son tour attrape une belle truite mouchetée qui vient rejoindre la ouananiche dans la glacière !

Enfin, 2 heures plus tard, un bilan s’impose… Nous avons donc :
– un hameçon perdu au fond du lac accroché certainement à des rochers,
– une ligne coupée après s’être enroulée autour de l’hélice (si,si… et pourtant : «  ce n’était pas possible » … « Dediou, c’était pas le bon moment pour arrêter de fumer » – entre temps, il s’est remis à fumer – … «Dediou, on aura eu tous les emm*rdements possibles sur une seule sortie »… Mouais : il ne manquerait plus qu’on tombe à l’eau ou bien en panne, ou mieux : les 2 !),
– une luxation de poignet à force de lancer la ligne,
– et surtout 10 poissons « pognés » (« attrapés » en Québécois) – dont 4 rendus au lac !

Donc après 2 heures sous le soleil et sur les eaux, nous décidons de rentrer, parce que ce n’est pas tout mais il faut encore les vider, les cuisiner, les manger et surtout se remettre à travailler sur le projet !

D’autant plus que dans 2 jours, je quitterai le Lac Victor, pour entamer le périple de retour : 18h de route (dont 14 petites heures en autocar à longer la mer et traverser de beaux fjords canadiens), pour rejoindre Montréal et prendre l’avion pour rentrer en France…

Alors moi qui m’imaginais que pêcher sur un lac, c’était être au calme, plongé dans le silence de la nature, se laisser caresser par la brise du vent en contemplant le paysage et les fines ondes autour de la ligne, je dois avouer que c’était finalement beaucoup plus sport !

 

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