Des Hommes et des Temples : Goa “Ganjah”, la grotte de l’éléphant

« Mais non c’est Gajah, Goa Gajah… pas Goa Ganjah ! », me reprend Agus.
– Mais Agus, c’est un jeu de mot avec la ganja, le surnom du cannabis… C’est pour ça que je l’ai mis entre guillemets dans le titre. C’est juste pour faire une allusion à la légende “hallucinée” de Ganesh que je raconterai plus tard.
– Ah d’accord alors !

(Nota Bene : si les explications données sont véridiques, en revanche tous les dialogues ne sont pas forcément d’origine, voire il se peut qu’ils aient été librement adaptés par l’auteur, sa mémoire pouvant faire un peu défaut)

Et ainsi donc…

 

Om Swastyastu ami lecteur !

Alors, après les visites de Tirta Empul et de Gunung Kawi, nous achevons notre triptyque visite-de-3-temples-en-une-journée, par : Goa Gajah (Et pas Ganjah, Hein ?!)
Mais avant ça…

– Alors, vous préférez manger dans un restaurant, une brasserie, ou bien un petit « boui-boui » (Agus dans le texte) ?
– Quoi, sérieusement, vous avez des brasseries à Bali ?
– Non, pas vraiment, c’était plutôt pour faire une sorte de classification des types de restauration que vous pouvez trouver par ici… Sans compter les “Kaki Lima”.

Petit aparté : les Kaki lima (les 5 jambes) sont les vendeurs ambulants que vous trouverez partout en Indonésie. Acteurs d’une véritable économie parallèle, non officielle (ni contrôlée), ils sont plusieurs centaines de milliers à arpenter les rues des villes et villages à vendre de tout : nouilles sautées, nasi goreng, bakso (soupe de boulettes de viande bouillies… je vous laisse la surprise !), satés, balais, seaux, tabouret, jouets, tapis, jamu (jus aux vertus médicinales… surtout celle de purger les intestins !), ayam bakar (poulet frit), kretek (cigarettes), piles, fruits… Idéal pour faire des courses et manger quand on est coincé dans les embouteillages !

“Kaki Lima”, ou la voiture balai en queue du peloton

 

Finalement, et vu qu’il n’y a pas particulièrement d’embouteillages là où nous sommes, nous nous arrêtons dans un petit warung local pour y déguster un bon « nasi campur », à savoir du riz mélangé avec ce que l’on veut (il suffit de montrer du doigt ce qui a été préparé – poulet aux épices, fruit du jaquier au coco, poisson frit, du tofu sauté, des légumes…- et la vendeuse nous l’ajoute dans le plat !). C’est délicieux ! (Enfin, surtout pas cher du tout !)

Le “festin” terminé, direction l’entrée du temple de Goa Gajah !
(Enfin !! me direz-vous légitimement, 3 ans « à peine » après avoir décrit le temple précédent !… )

La voiture garée, l’entrée payée (15 000 rupiah, comme pour les autres sites), et le sarong attaché pour se cacher les jambes, nous nous descendons tranquillement le long des belles et larges marches vers :

Le Temple.

Ce qui frappe l’esprit de prime abord alors que nous avançons dans le temple, c’est que justement : il n’y a pas de bâtiments symbolisant un temple, pas même une petite construction symbolique, ni grosse bâtisse ou grosse porte. Au contraire, une collection de pierres étalées sur le sol fait face à 2 immenses bassins, datant du 11ème siècle (mais redécouvert qu’en 1954), creusés dans le sol et qui sont alimentés en minces filets d’eau qui s’échappent de vases portés par 6 statues de femmes ; de larges marches permettent d’y accéder afin de s’y purifier et surtout bénéficier des vertus rajeunissantes de l’eau.

J’ai essayé, et force est de constater que le résultat est encore plus impressionnant qu’une séance de botox (J’ai surtout rajeuni ma flore intestinale en une seule nuit…) !

Goa Gajah signifiant “la grotte de l’éléphant”, on peut donc considérer que c’est (presque) normal de ne pas avoir de temple… En réalité, il y avait bien un temple hindo-bouddhiste (consacré au culte bouddhiste, il a ensuite évolué en lieu de culte hindouiste) construit lui aussi au 11ème siècle, mais ce dernier a été détruit et n’a visiblement pas été reconstruit ; en revanche les grosses pierres ainsi déposées témoignent bien de son existence.

 

Sur la gauche, une tête de démon très expressive est creusée dans la roche. De sa bouche grande ouverte, entrent et sortent les visiteurs, à l’instar d’une « maison hantée » de fête foraine. C’est donc de façon peu conventionnelle, et plutôt originale que les explorateurs sont invités à pénétrer dans la grotte.
La légende raconte que celle-ci aurait été creusée à mains nues par le géant Kebo Iwa (enfin plutôt avec ses ongles), à l’instar du temple « Gunung Kawi ».

 

Elle dessert un couloir en forme de “T”, sombre, très sombre, bas de plafond et très étroit (un endroit très accueillant donc). Nous pénétrons dans la grotte et marchons le long du couloir noir à peine éclairé par quelques bougies, dont les flammes lancinantes dégagent une fumée noire dans le T (c’est donc le fameux « T noir fumé ! »… Voilà, voilà, voilà… tout ça pour un aussi mauvais jeu de mot !).
De part et d’autre de l’intersection, on observe d’un côté une statue d’un homme avec une tête d’éléphant : Ganesh !

 

Dans la religion hindoue, Ganesh est le Dieu de la vertu et du savoir et donc par extension de l’éducation, de l’intelligence, de la sagesse et en étirant un peu plus de la prudence, même (ça en fait quand même pas mal pour un seul Dieu !).
Assis en position du lotus, avec à ses pieds son destrier (ou « véhicule » pour reprendre le vocabulaire de la religion hindoue), une souris !
– Attends Agus, tu as bien dit qu’une souris sert de monture à un homme possédant une tête d’éléphant ?
– Oui, c’est bien la représentation de Ganesh.
– Ah oui, c’est peu banal ! Dans l’imaginaire populaire, ce sont plutôt les éléphants qui ont peur des souris !! Elle doit être super costaude !!
– C’est à dire que la légende raconte que Ganesh réussit à capturer, à l’aide de son lasso, une souris effectivement géante qui semait la terreur dans son entourage. Ainsi attrapée, il en fit de « Mûshika » – c’est son nom – sa monture.
– “Quand la Mushika est bonne (choeurs : bonne, bonne bonne), quand la Mushika donne (donne, donne), quand la Mushika sonne (sonne), sonne (sonne), sonne (sonne), quand elle ne triche pas (quand elle ne triche paaaaaaaas)” – Jean-Jacques Ganesholdman

Enfin, bref… je reprends : assis en lotus avec à ses pieds une souris donc, il est représenté avec une défense cassée, 4 bras et avec dans chaque main :
– une hache (le « Parashute »), l’arme de Shiva.
– un nœud coulant (le « Pasha »)
– un aiguillon à éléphant (l’ « Ankusha »)
– Un chapelet (le « Mâlâlatête »)
– Un gâteau (le « Modaka »)
Chaque élément a bien sûr une signification particulière (mais on y reviendra).

C’est aussi le fils de Parvati, l’épouse du Dieu Shiva (mais on y reviendra aussi… il faut bien en garder pour un prochain article).

 

Faisant face à Ganesh de l’autre côté du couloir, une alcôve recueille 3 sculptures en forme de pieds d’éléphants.
Agus : Non, ce ne sont pas des pieds d’éléphant.
– Ah bon ? Pourtant vue la forme… Et en plus tu m’avais dit que « Goa Gajah » signifiait la « grotte de l’éléphant ».
– Effectivement, mais en réalité elles symbolisent le Dieu hindou, Shiva.
– Ah d’accord… Mais alors, si ça symbolise Shiva, ces statues signifient quoi ?
– Ce sont des « Lingam » de Shiva, des symboles phalliques qui sont représentés avec des « Yoni », symbole de l’énergie féminine (appelée « Shakti ») ; comme tout est en équilibre, ils sont systématiquement représentés ensemble car ils sont complémentaires.

Les 3 bit***… Heuuuu… Les 3 lingams de Shiva

 

Chaque sculpture est posée sur une étole de couleur différente et bien distincte : noir, blanc et rouge.
« Distincte », car bien entendu ces couleurs ne sont pas choisies par hasard et ces draps revêtent une symbolique religieuse intrinsèque. Ainsi, et comme expliqué dans un précédent article (Bénédiction Urbi et Bali (1ère partie) ) : le Rouge représente Brahma (le Créateur de l’univers), le Noir symbolise Vishnou (le Dieu qui maintient et protège l’univers), alors que le Blanc est la couleur de Shiva (le Dieu destructeur du monde et son recréateur, et par extension le Dieu de la fertilité).

 

Mais l’exploration du temple ne se résume pas à la seule grotte et à peine la lumière du jour retrouvée, nous contournons les 2 larges bassins, et partons en direction de la forêt.

 

Là, de larges marches qui nous conduisent au cœur d’une épaisse jungle à un chemin en pierres qui serpente entre bassins, palmiers, banyans aux racines aériennes lancées telles les cordes d’une harpe, fromagers (arbre de la famille des Bombacaceae ; pas la boutique…) aux racines sinueuses épaisses, cascades qui alimentent une petite rivière en contre-bas…


À mesure que nous nous enfonçons dans la forêt, la lumière se fait plus diffuse : les lianes des arbres semblent alors danser dans les rayons du soleil qui, perçant la canopée se gorgent d’humidité et dessinent des lignes lumineuses embrumées, dans lesquelles s’envolent une multitude d’insectes.

Alors que certains se baignent dans des petits bassins naturels en bord la rivière, Agus nous met en garde contre les risque de croiser des petites couleuvres heureusement inoffensives… Rien à voir avec les dangereux et fameux « goa constrictors » ! (quelqu’un aurait un Dafalgan ?)

 

Un peu plus bas de gros rochers sculptés et colorés de mousse sont les derniers vestiges d’anciennes statues de Bouddha qui témoignent bien du caractère hindo-bouddhiste du lieu.

 

– (Reprenant mon souffle) Dis-moi Agus, je suis un peu perdu là !
– Ben on est à Gunung Kawi…
– Non, ça je sais ! (oui, la blague était facile… j’ai pas pu m’empêcher) Mais entre vos différents Dieux, Bouddha, les Légendes et les symboles, comme je suis un peu un néophyte, j’ai un peu de mal à me repérer dans la religion hindouiste…
– Pourtant, tu vas voir : c’est pas compliqué la religion hindouiste ! À l’origine, nous avions une religion plus “primitive” : nous célébrions nos ancêtres et notre terre. Puis, vers le 18ème siècle, les princes ont demandé à de très grands prêtres bouddhiste et hindouiste de venir d’Inde pour dispenser leurs enseignements et au passage de leur attribuer une origine divine, afin d’affirmer leur autorité sur le peuple.
– La religion pour légitimer un pouvoir… c’est un peu partout pareil en fait !
– Effectivement… Par contre, vu qu’on était isolé sur notre île, la pratique a évolué et l’hindouisme balinais est différent de l’hindouisme indien… Mais ce qui est intéressant c’est que l’hindouisme, plus que le bouddhisme, offre certaines similarités avec la religion Chrétienne : comme la vôtre, elle est trinitaire ! Si je ne me trompe pas, dans la votre la notion de trinité regroupe un Dieu créateur, Jésus son fils et le Saint Esprit. Dans notre religion, nous avons 3 Dieux principaux : Brahma, Vishnou et Shiva. Et nous avons aussi adoptés leurs épouses.
– Et si je me rappelle bien, chacun des Dieux a une fonction propre : Brahma est le Créateur, Vishnou le Protecteur et Shiva le Destructeur.
– C’est exactement ça… Tu suis bien dis donc !
– C’est surtout que j’ai pris des notes sur mon mobile, pour les remettre dans mon blog…
– Aaaah c’est pas bête ! Donc nos 3 Dieux forment notre trinité que nous appelons « Trimurti », représenté par un trident (le « trishul ») et qui symbolise les différentes étapes de la vie (« Création, Préservation, Destruction ») au travers desquelles tout être vivant chemine, sachant que la destruction est suivie d’une re-créaction : un peu comme disait Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». C’est un concept cœur de notre religion.
– Tu connais Lavoisier ?
– Pas personnellement…
– …
– AH AH AH ! Bon bref… Sinon, on a de nombreuses autres divinités que l’on vénère. Parmi les plus connues, on retrouve « Krishna », héros du Mahâbhârata et « Rama », héros du Râmâyana – qui sont en réalité des avatars du Dieu Vishnou. Il y a aussi « Hanuman » le Dieu Singe, allié fidèle de Rama. Et celui que tu as vu plus haut : Ganesh le Dieu à tête d’éléphant, fils du Dieu Shiva et de sa femme Parvati.
– et le Râmâyana et le Maharabou… MahâbhâraMahâbhârata c’est quoi ?
– Ah ce sont des épopées que tu peux considérer comme l’équivalent de l’Iliade et de l’Odyssée… Et sinon, là où ça peut paraître compliqué, c’est que les Dieux peuvent prendre des formes différentes.
– Ah ?
– Oui… Dans le Mahâbhârata et le Râmâyana, on raconte que Vishnou, le Dieu protecteur, serait venu 9 fois pour aider les Hommes, mais sous forme d’avatar humain comme Krishna, Rama. En revanche Brama le Dieu créateur, donc particulièrement important, est lui toujours resté à distance des Hommes (à croire qu’il ne veut pas d’embrouilles).
– Et Shiva dans tout ça, il est représenté comment ?
– Alors lui, vu qu’il incarne 2 forces opposées (la destruction par la mort et la renaissance), cette ambivalence est symbolisée par un danseur, qui maintient donc son équilibre entre ces 2 forces contraires. Et nous avons transposés certains lieux… Ainsi, le mont Meru de l’Himalaya, la résidence de Shiva, est le mont Agung chez nous, notre plus haut volcan.
– Et du coup, vous ne rendez plus de culte à vos ancêtres ?
– Ah si, au contraire. Nous pensons qu’ils résident avec Shiva et qu’ils viennent nous rendre visite, lors de certaines cérémonies. Et ce sont toutes les scènes du Râmâyana et du Mahâbhârata qui sont représentées dans les danses traditionnelles, dans les scènes de théâtre, dans les spectacles de “wayang kulig” (marionnettes en cuivre plates, dont les spectacles peuvent durer plusieurs heures… pour les plus courts !), ou même lors des célébrations avant Nyepi, « le nouvel an balinais ».
– Par contre, tu disais qu’il y avait des similarités avec la religion Chrétienne. Pourtant nous sommes monothéiste.
– C’est parce que dans l’Hindouisme, nous avons un Dieu suprême : omniprésent, omniscient, omnipotent, immanent, transcendant, relié à toutes les âmes et à la base divine de toute existence, il s’agit de Brahman ! Et c’est d’ailleurs ce qui marque une grosse différence avec le Bouddhisme : eux, ils n’ont pas de Dieu suprême ! On appelle notre religion l’« Agama Hindou Dharma », que l’on pourrait traduire par « Hindouisme de Dharma, la loi universelle », celle qui régit l’ordre de tous les êtres et toutes choses.

Et c’est ainsi que devisant, nous empruntons un petit pont qui enjambe la rivière, pour s’extraire de la forêt et poursuivre notre balade le long d’un petit chemin qui serpente dans une belle petite rizière dans laquelle s’affairent quelques fermiers, dans le calme vert de la nature qu’un soleil, étirant paresseusement ses rayons en direction de l’horizon, inonde de lumière orangée.

 

D’ici, on peut rejoindre un autre site, situé à quelques milliers centaines dizaines pas (non loin en tous cas) de Goa Gadja, le site de « Yeh Puluh » ! Où d’aucun s’y aventurant peut y admirer une fresque de 25 mètres de long évoquant la vie quotidienne balinaise au 14ème siècle (avec notamment un guerrier à cheval, un homme portant des paniers, une femme semblant tirer un cheval par la queue… le tout sous la bienveillance de Ganesh, situé en bout de fresque). Et d’après le guide du routard c’est une « visite qui vaut vraiment le coup, car ce type de fresques en bas relief est particulièrement original »…
C’est bien joli tout ça, mais malheureusement le temps presse et le jour n’allant pas tarder de s’abandonner à la nuit, et surtout la circulation étant ce qu’elle est dans le sud de Bali en fin de journée (un peu comme l’haleine d’un militant SUD à la sortie d’une manifestation : fétide chargée), plutôt que d’aller à Yeh Puluh, nous reprenons le chemin du retour (et donc remontons chacune des marches… Toutes… Une par une…) en direction de la voiture, afin de rentrer à Seminyak…
Tant pis pour la fresque particulièrement originale, une autre fois peut être ? « Munkin besok » comme disent les indonésiens. Expression qui se traduit littéralement par « peut être demain », mais qui signifie en réalité : « peut-être-si-on-y-pense-et-encore-c’est-pas-garanti-mais-surtout-ça-prendra-beaucoup-beaucoup-beaucoup-de-temps », donc « jamais » !

Mais au fait : pourquoi Ganesh a une tête d’éléphant et un corps d’homme ? Et que signifient les éléments qu’il tient dans chaque main ? Qui donc est Mûshika, son fidèle destrier ?

Beaucoup de questions et quelques réponses, qui feront l’objet d’un prochain billet

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Et pour contacter Agus (Agus Yudiarta) lors d’un séjour à Bali, voici ses coordonnées :
– e-mail : coker_mthz@yahoo.fr
– numéro de téléphone : +62 812 368 89 36
– site web : http://baliagusvoyage.blog4ever.com

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